Dans une cour animée de Port-au-Prince, la musique couvre presque les conversations. Les verres circulent, les rires aussi. Quand vient son tour, il sourit et refuse. Le silence ne dure qu’une seconde, mais elle est lourde.
— « Ou pa bwè ? »
La question paraît anodine. Elle ne l’est pas. En Haïti, comme dans beaucoup de sociétés, refuser l’alcool n’est pas seulement un choix personnel : c’est un geste social, parfois interprété comme une distance, un rejet, voire une provocation. Alors que la consommation d’alcool est profondément ancrée dans les pratiques culturelles, pourquoi le refus continue-t-il de déranger ? Et que dit cette réaction de notre rapport collectif à la liberté, à la norme et à la jeunesse ?
Une présence ancienne et normalisée
L’alcool occupe une place familière dans la société haïtienne. Clairin, rhum, bière : ces boissons accompagnent les moments de fête, les cérémonies, les retrouvailles. Elles circulent lors des mariages, des baptêmes, du carnaval, mais aussi dans des contextes plus ordinaires — au coin d’une rue, autour d’une table de dominos, dans un bar de quartier.
Le clairin, produit localement, dépasse la simple consommation : il est à la fois boisson populaire, symbole identitaire et parfois objet rituel. Boire ensemble, c’est partager, appartenir, marquer un lien. L’alcool devient alors un outil de sociabilité, un langage silencieux qui dit : je suis avec vous.
Dans ce cadre, ne pas boire peut être perçu non comme une préférence, mais comme une rupture.
Quand refuser devient un acte visible
Dire non à un verre n’est jamais neutre. Le refus appelle souvent une justification :
« Tu es malade ? »
« Juste un petit peu »
« Tu fais le sérieux »
Celui qui refuse est parfois catalogué : trop sage, trop distant, pas assez “dans l’ambiance”. Dans une société où la convivialité est une valeur forte, refuser l’alcool peut être interprété comme un refus du groupe lui-même.
Ce mécanisme est subtil. Il ne s’agit pas toujours de pression explicite, mais d’une norme implicite : boire est attendu, refuser doit s’expliquer. Le choix existe, mais il n’est pas totalement libre tant qu’il provoque gêne ou insistance.
Pourquoi le refus dérange
Le refus de l’alcool dérange moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il révèle. Il agit comme un miroir. Celui qui ne boit pas rappelle, sans le dire, que la consommation est un choix — et non une obligation. Il met en lumière l’automatisme, parfois l’excès, parfois la dépendance.
Dans ce sens, le malaise ne vient pas du refus, mais de la remise en question qu’il suggère. Accepter le choix de l’autre suppose d’accepter que nos propres habitudes ne soient ni universelles ni nécessaires.
Alcool et jeunesse : entre banalisation et silence
Chez les jeunes Haïtiens, la relation à l’alcool évolue. La consommation commence parfois tôt, dans un contexte où les repères sont flous. Les réseaux sociaux, la musique, les soirées participent à une banalisation de l’ivresse, souvent présentée comme festive, virile ou libératrice.
Pourtant, le discours public reste limité. D’un côté, une moralisation portée par certaines institutions religieuses, qui condamnent sans nuance. De l’autre, un silence social qui laisse les jeunes expérimenter sans véritable accompagnement.
Ce manque d’espace de discussion crée un paradoxe : boire est valorisé socialement, mais rarement interrogé. Refuser, en revanche, attire l’attention.
Une liberté incomplète
En théorie, chacun est libre de boire ou non. En pratique, cette liberté est asymétrique. Boire ne demande aucune justification. Refuser, si. Cette asymétrie révèle une normalisation profonde de l’alcool dans les interactions sociales.
Une société réellement libre n’est pas celle où tout le monde boit, ni celle où personne ne boit. C’est celle où les deux choix coexistent sans hiérarchie morale ou sociale.
Repenser la normalité
Interroger la place de l’alcool en Haïti ne signifie pas le condamner. Il s’agit plutôt de déplacer la question :
non pas « pourquoi boire ? », mais « pourquoi le refus dérange-t-il encore ? »
Dans une société marquée par de fortes solidarités, la pression du groupe est souvent invisible, mais puissante. Refuser un verre devient alors un acte social, parfois même politique, alors qu’il devrait rester un simple choix personnel.
Peut-être que la véritable maturité collective ne se mesurera pas à notre capacité à boire ensemble, mais à notre capacité à respecter celui qui choisit de ne pas le faire.
Car au fond, la question n’est pas l’alcool.
La question, c’est la liberté.
Soraya Ades.
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