Moi aussi, j’ai cette envie de traverser la ville et de me laisser brûler un peu par les lettres de ce roman, publié en janvier 2026 aux éditions Mémoire d’encrier à Montréal. Le roman s’inscrit dans la continuité d’une œuvre où Kettly Mars explore les relations entre le corps, l’espace urbain et les formes contemporaines de la violence.
Parcours de l’œuvre et inscription littéraire
Née à Port-au-Prince en 1958, Kettly Mars est d’abord passée par la poésie avant de s’imposer dans le champ romanesque. Cette origine n’est pas anecdotique : elle éclaire en partie la densité sensorielle de son écriture, sa manière de privilégier les intensités plutôt que les démonstrations, et de maintenir une porosité constante entre expérience individuelle et histoire collective.
Au fil de ses romans — de Saisons sauvages à Je suis vivant — se dessine une cartographie d’Haïti où les relations humaines ne peuvent être dissociées des structures sociales et politiques qui les traversent. Le corps, chez elle, n’est jamais abstrait : il est situé, exposé, pris dans des rapports de force.
Exil et reconfiguration de l’écriture
Dans ses textes récents, cette tension s’accompagne d’une réflexion plus marquée sur l’exil. Installée depuis 2021 aux États-Unis, l’autrice évoque une situation contrainte, marquée par des restrictions de circulation liées aux politiques migratoires américaines. Cette condition influe directement sur son rapport à l’écriture : elle ne se limite pas à un exil géographique, mais désigne aussi un état de séparation prolongée, une forme d’entre-deux qui reconfigure le lien au pays d’origine.
C’est dans ce contexte que s’inscrit Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps, où la fiction semble travailler au plus près de cette expérience de fragmentation. Le sentiment d’éloignement n’y est pas seulement thématique : il devient une matière narrative, une manière d’habiter le récit autrement, depuis une distance qui n’apaise rien.
Accès au roman et immersion
Entrer dans Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps revient à accepter une forme d’immersion immédiate, sans distance protectrice. Le texte impose un régime de proximité où la perception du réel prime sur toute mise à distance critique.
Ville et espace structurant
La ville de Port-au-Prince y occupe une place structurante. Elle ne relève pas du décor, mais d’une force active qui organise les déplacements, contraint les trajectoires et pèse sur les corps. Dans cet espace saturé de tensions, le personnage de Zi évolue à la croisée de plusieurs identités — galeriste, mère, amante — sans qu’aucune ne puisse se stabiliser durablement.
Corps, violence et inscription du réel
Chez Kettly Mars, le corps constitue un lieu central d’inscription du réel. Il n’est pas envisagé comme refuge, mais comme surface d’exposition, traversée par les contraintes de l’environnement social et politique. Le désir lui-même ne se situe pas hors du champ de la violence ; il s’y inscrit, en prolonge parfois les lignes de tension.
Le corps, dans cette perspective, n’est jamais détaché du monde qui l’entoure : il en est au contraire l’un des lieux d’inscription privilégiés. C’est à partir de lui que se lisent les tensions, les déséquilibres, mais aussi les formes de résistance les plus discrètes.
Le corps y apparaît ainsi comme un espace précaire de résistance.
Intimité et refus de l’idéalisation
Les scènes d’intimité se distinguent par leur refus de toute idéalisation. Elles ne visent ni la sublimation ni l’échappée, mais procèdent d’une logique de maintien : continuer à éprouver, malgré l’instabilité générale.
Écriture et forme
Sur le plan formel, l’écriture privilégie une économie de moyens qui repose sur la suggestion plutôt que sur l’explicitation. La narration avance par séquences resserrées, par images discrètes, laissant au lecteur la charge de recomposer les lignes de force du récit.
Usure, circularité et absence de clôture
Progressivement, une impression d’usure s’installe, non comme effet dramatique mais comme principe d’organisation. La répétition des situations et des tensions confère au texte une circularité qui refuse toute résolution. Cette absence de clôture participe de sa cohérence interne.
Dans cette perspective, Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps prolonge une trajectoire déjà solidement établie dans l’œuvre de Kettly Mars : celle d’une écriture attentive aux points de friction entre intime et politique, entre subjectivité et histoire collective, sans volonté de synthèse ni de conclusion.
Cherline Ades.
Devoir et LeMonde.
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