Moi aussi, j’ai cette envie de traverser la ville et de me laisser brûler un peu par les lettres de ce roman, publié en janvier 2026 aux éditions Mémoire d’encrier à Montréal. Des tas de quotidiens francais et canadiennes parlent de l’oeuvre comme d’une materialisation de la vie et le rattache va sans dire dans
la continuité d’une œuvre où Kettly Mars explore les relations entre le corps, l’espace urbain et les formes contemporaines de la violence.
Parcours de l’œuvre et inscription littéraire
Figure majeure de la littérature haïtienne contemporaine, Kettly Mars poursuit, avec Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps, une trajectoire littéraire déjà solidement ancrée dans l’exploration des tensions entre l’intime et le politique. Née à Port-au-Prince en 1958, l’écrivaine s’est d’abord affirmée par la poésie avant de s’imposer dans le champ romanesque, développant une écriture marquée par une forte densité sensorielle et une attention constante aux intensités du vécu.
De Saisons sauvages à Je suis vivant, son œuvre dessine une cartographie sensible d’Haïti, où les relations humaines apparaissent indissociables des structures sociales et des fractures historiques qui traversent le pays. Chez elle, le corps constitue un lieu central d’inscription du réel : il est à la fois exposé, traversé et déterminé par les rapports de force qui organisent l’espace social.
Un roman inscrit dans une continuité d’écriture et d’exil
Selon les informations communiquées par la maison d’édition montréalaise Mémoire d’encrier, le roman paraîtra le 9 janvier 2026 en Europe et le 28 janvier 2026 en Amérique du Nord. L’autrice, ancienne présidente du Centre PEN Haïti, y prolonge une réflexion sur les formes contemporaines de l’amour, de l’amitié et de la trahison, dans un contexte haïtien marqué par la crise et l’instabilité.
Installée aux États-Unis depuis 2021, Kettly Mars inscrit également son travail récent dans une expérience de l’exil qui dépasse la seule dimension géographique. Cette condition d’éloignement, souvent contrainte, reconfigure le rapport à l’écriture et au pays d’origine, en introduisant une forme de distance continue au cœur même du geste narratif.
Port-au-Prince comme espace structurant
Dans ce nouveau roman, la ville de Port-au-Prince apparaît comme un espace structurant plutôt qu’un simple décor. Elle organise les trajectoires des personnages, impose ses contraintes et façonne les déplacements. Le récit s’attache notamment au personnage de Zi, dont les identités multiples — galeriste, mère, amante — demeurent instables, prises dans un environnement où aucune position ne peut véritablement se fixer.
Le corps comme lieu de tension et de résistance
L’écriture de Kettly Mars poursuit ici une exploration du corps comme espace d’exposition au monde. Celui-ci n’est pas pensé comme refuge, mais comme surface traversée par la violence sociale et politique. Le désir lui-même s’inscrit dans cette dynamique de tension, sans jamais se détacher complètement des conditions qui le rendent possible.
Cette approche inscrit le roman dans une esthétique du proche et du fragmentaire, où l’expérience sensible prime sur la distance analytique. Les scènes d’intimité, en particulier, se distinguent par leur refus de toute idéalisation, privilégiant une logique de persistance plutôt que d’évasion.
Une écriture de la fragmentation et de la continuité
Sur le plan formel, le texte semble s’inscrire dans une économie narrative resserrée, faite de séquences brèves et d’images suggérées. Cette écriture de la retenue laisse au lecteur le soin de recomposer les lignes de tension du récit, dans un mouvement où la fragmentation n’exclut pas la cohérence.
L’ensemble s’inscrit ainsi dans la continuité d’une œuvre déjà reconnue pour sa capacité à articuler l’intime et le collectif sans recherche de résolution définitive. La circularité des situations et l’absence de clôture nette participent d’une esthétique où l’usure et la répétition deviennent des principes de composition.
Dans cette perspective, Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps apparaît moins comme une rupture que comme une prolongation maîtrisée d’un univers littéraire déjà solidement constitué.
Cherline Ades.
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