chantaient Beaux Dimanches, Sabali, Dimanche à Bamako… Combien de fois avons-nous dansé sur leur musique, flirté, été portés par leurs mélodies ?
En 1998, avec Je pense à toi, devenu un titre connu à l’échelle mondiale, Amadou & Mariam s’imposent sur la scène musicale internationale. Ils avancent côte à côte, sur scène comme dans la vie.
Mais leur histoire dépasse largement le cadre musical. Amadou & Mariam sont aussi, d’une certaine manière, un point d’interrogation lancé à Haïti : qui pense à celles et ceux qui vivent le monde autrement ?
Aveugles tous les deux, ils n’ont pas découvert le monde par le regard, mais ils l’ont donné à voir à des millions d’autres. Leur parcours rappelle que ce que beaucoup considèrent comme une limite peut devenir une force créatrice, à condition que l’environnement ne transforme pas la différence en exclusion.
Leur succès n’est donc pas seulement artistique. Il est aussi le résultat d’un contexte qui, à un moment décisif, a choisi de ne pas exclure.

Une rencontre rendue possible
Amadou & Mariam se rencontrent à l’Institut des Jeunes Aveugles de Bamako, au Mali. Ce détail est essentiel. Avant les tournées internationales, les scènes mondiales et les disques d’or, il y a eu une institution.
Un lieu où la cécité n’était pas synonyme de mise à l’écart, mais une condition avec laquelle apprendre, créer et rêver.
Ils y reçoivent une formation musicale, un encadrement, et surtout une reconnaissance fondamentale : celle d’être considérés comme des artistes avant d’être définis par leur handicap. Leur parcours rappelle une évidence trop souvent oubliée : le talent ne suffit pas, il a besoin d’espace pour exister.
Amadou & Mariam ne sont pas devenus célèbres malgré leur handicap, mais parce qu’on leur a donné les moyens d’exprimer ce qu’ils portaient déjà en eux.
Un miroir tendu au monde
Leur réussite agit comme un miroir collectif. Elle pose une question simple et inconfortable : que deviennent les talents lorsque les structures n’existent pas ?
Que serait devenue leur musique sans école adaptée, sans scène accessible, sans accompagnement ?
Cette question trouve un écho particulier en Haïti.
Haïti : l’handicap dans l’angle mort
En Haïti, les personnes en situation d’handicap vivent souvent dans une double invisibilité : sociale et institutionnelle. Aveugles, sourdes, malentendantes ou à mobilité réduite évoluent dans un espace public peu adapté, où l’accessibilité reste l’exception.
Les politiques publiques existent parfois sur le papier, mais leur application demeure fragile. Peu d’écoles spécialisées publiques, peu d’infrastructures adaptées, quasi-absence d’interprètes en langue des signes dans les médias nationaux. L’inclusion repose davantage sur les familles, les églises et les organisations non gouvernementales que sur une politique publique structurée.
Ce constat n’est ni théorique ni abstrait. Il est quotidien, observable, tangible.
Cet établissement représentait bien plus qu’un lieu d’enseignement. Il constituait un espace rare d’apprentissage adapté, de socialisation et de protection pour des enfants souvent exclus du système éducatif classique.
Sa destruction met en lumière la fragilité extrême des structures dédiées aux personnes en situation d’handicap en Haïti, et rappelle combien leur accès à l’éducation dépend de quelques institutions isolées, peu protégées, et vulnérables dans un contexte de crise généralisée.
Quand l’État se retire, la culture résiste
Paradoxalement, Haïti est un pays où la culture occupe une place centrale. La musique, la danse, le chant et la mémoire orale façonnent l’identité collective.
Ces formes d’expression, par nature, peuvent accueillir des personnes en situation d’handicap. Dans les rythmes du rara, dans les chants vodou, dans la force du tambour, le corps parle autant que les mots. La voix précède souvent l’écrit. Le sens passe par le souffle, le mouvement, l’écoute.
Haïti possède donc naturellement des outils culturels favorables à l’inclusion. Ce qui manque, ce ne sont pas les capacités humaines, mais les structures politiques et éducatives pour les révéler.
Voir autrement, entendre autrement
Les personnes en situation d’handicap ne sont pas des bénéficiaires passifs de la culture. Elles peuvent en être des actrices majeures.
Leur manière d’écouter, de ressentir et de mémoriser ouvre d’autres chemins de création. Amadou & Mariam rappellent que la culture n’est pas une affaire de normalité, mais de sens.
En Haïti, combien de voix restent étouffées faute de cadre ? Combien de talents restent enfermés dans le silence, non par incapacité, mais par absence d’accès ?
Quand les crises parlent plus fort que les silences
Dans un pays traversé par l’insécurité, l’instabilité politique et l’urgence économique, la question du handicap glisse souvent au second plan. Quand survivre devient la priorité collective, qui prend encore le temps de penser à celles et ceux qui vivent déjà dans la marge ?
Ces questions ne sont pas seulement poétiques. Elles sont profondément politiques. Elles révèlent une hiérarchie implicite des urgences, où certaines vies deviennent invisibles.
Amadou & Mariam en Haïti : un symbole discret
Amadou & Mariam se sont rendus en Haïti lors d’événements culturels et solidaires. Leur présence n’a pas suscité de discours institutionnel particulier, mais elle portait un symbole fort : celui d’artistes aveugles, reconnus mondialement, se produisant sur une scène haïtienne sans que leur handicap ne définisse leur valeur.
Ce moment rappelle que la culture circule parfois plus vite que les politiques publiques. Elle relie les expériences et rappelle que l’inclusion n’est pas une idée importée, mais une possibilité déjà présente.
Une responsabilité collective
En Haïti, l’État ne peut porter seul cette responsabilité, mais il ne peut non plus s’en absenter. L’accessibilité, l’éducation adaptée et la reconnaissance culturelle ne sont pas des faveurs, mais des droits.
La culture peut continuer à ouvrir des brèches, à faire entendre des voix différentes, à rappeler que l’handicap n’est pas un déficit d’humanité, mais un déficit d’attention sociale.
Amadou & Mariam ne répondent pas à toutes les questions. Ils les posent au monde. Leur musique dit qu’une autre écoute est possible, qu’un autre regard peut naître même dans l’obscurité.
Haïti, pays de résistance et de création, peut choisir d’entendre ces questions. Car une société se mesure aussi à la place qu’elle accorde à celles et ceux que l’on n’entend pas, que l’on ne voit pas, et que trop souvent, l’on oublie.
Soraya Ades.
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