À l’heure où les démocraties contemporaines réinterrogent les fondements du contrat social entre l’individu et la collectivité, la Suisse, gardienne d’une tradition de milice unique en Europe, soumet à son corps électoral une proposition audacieuse. Ce dimanche 30 novembre, l’initiative « Pour une Suisse qui s’engage » invite les citoyens à se prononcer sur l’instauration d’un service civique obligatoire et universel, incluant explicitement les femmes dans le devoir de servir. Ce projet ne vise pas une simple adaptation technique, mais une refonte philosophique du principe d’obligation nationale, interrogeant frontalement les notions d’égalité des sexes, de sécurité collective et de liberté individuelle.
De la Tradition Militaire à l’Engagement Sociétal Élargi
Actuellement, la Suisse perpétue un modèle issu de la culture defensive héritée de la Guerre froide : un service militaire obligatoire pour les hommes, fondé sur le principe de la milice citoyenne. Cette institution, pilier de l’identité nationale et de la doctrine de neutralité armée, se heurte aujourd’hui à des réalités démographiques, sociétales et stratégiques nouvelles. L’initiative propose une mutation profonde : substituer à cette obligation genrée un service civique unifié où chaque citoyen et citoyenne suisse contribuerait, selon des modalités variées, à la résilience nationale.
Les domaines d’engagement seraient démultipliés, transcendant la seule logique militaire. Aux côtés de l’armée et de la protection civile émergeraient des affectations dans la gestion environnementale, l’assistance sociale, la sécurité alimentaire ou la cohésion communautaire. Cette évolution traduit une conception élargie de la sécurité, passant d’une défense purement territoriale à une protection globale des capacités et du tissu sociétal.
L’Égalité des Sexes comme Principe Moteur et Point de Friction
L’argument cardinal des partisans réside dans l’équité républicaine. Le maintien d’une obligation exclusivement masculine est perçu comme une anomalie juridique et symbolique dans une société où l’égalité formelle est acquise. Pour eux, les droits civiques pleins et entiers s’accompagnent nécessairement de devoirs partagés. Cette universalisation, portée par des élues comme la sénatrice Johanna Gapany, est présentée comme la consécration logique de l’émancipation féminine, une étape vers une citoyenneté intégrale ne reposant plus sur des distinctions biologiques obsolètes.
Cependant, cette proposition rencontre des résistances structurelles. Les opposants, sans rejeter le principe d’égalité, en contestent les modalités contraignantes. Ils invoquent le coût économique prohibitif d’une intégration massive de nouvelles recrues, nécessitant des infrastructures et une logistique décuplées. Plus fondamentalement, une frange de l’opinion et des partis majeurs y décèle une ingérence étatique disproportionnée dans les parcours de vie, susceptible de perturber les études et les carrières, en particulier celles des femmes. Le débat révèle ainsi une tension entre une vision communautariste de la citoyenneté, fondée sur le don de soi à la collectivité, et une vision libérale, privilégiant l’autonomie individuelle et le volontariat.
Au-Delà du Vote : Implications pour un Modèle Social en Évolution
Quel que soit son résultat, ce référendum fonctionne comme un révélateur des métamorphoses en cours dans la Confédération. Il interroge la pérennité du modèle de milice dans une Europe re-militarisée, tout en testant l’appétit pour un civisme actif et genré. L’échec anticipé de l’initiative, selon les sondages (environ 64% de rejet), signale moins un attachement au statu quo qu’une préférence pour des réformes incrémentales et une défiance face à un bouleversement perçu comme trop radical et coûteux.
L’initiative parallèle sur un impôt confiscatoire sur les grandes successions, portée par la Jeunesse socialiste, inscrit cette journée électorale dans une réflexion plus large sur la justice sociale et la solidarité intergénérationnelle. Ensemble, ces scrutins dessinent les contours des grands débats qui traversent la Suisse du XXIe siècle : quelle forme de contribution collective est légitime pour affronter les défis sécuritaires, environnementaux et sociaux ? Comment concilier héritage historique, égalité des sexes et efficacité pragmatique ?
En plaçant les femmes au cœur du projet d’un service universel, la Suisse ne discute pas seulement d’une politique publique ; elle sonde les fondements de sa propre citoyenneté. Le verdict des urnes précisera si la nation est prête à traduire l’égalité de droit en une obligation partagée, franchissant ainsi une nouvelle étape dans la définition, exigeante et inclusive, de ce qui fait une communauté politique.
Cherline Ades.
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