Texte de mémoire et d’exil, ce récit revient sur le Rex Theatre de Port-au-Prince, symbole d’une enfance, d’une culture, et d’un pays marqué par la violence et le déplacement.
Où est passé mon Rex Theatre ? Que deviens-tu ?
Aussi jeune que je puisse être, je me permets d’évoquer, à la manière de Charles Aznavour, mes années vertes. Je me souviens de mes balades du Champ-de-Mars, de mes virées à l’hôtel Oloffson devenu cendre. Je me souviens de mes journées entières au club de Pétion-Ville, tous les samedis et dimanches, encore debout fort heureusement, de mes petits doigts choisissant à la Bibliothèque nationale, où j’étais membre, quelle aventure de Martine me fera prochainement rêver, car à l’époque tout ce qui était européen nous était imposé, de mes années au camp d’été du Cercle Belle-Vue, et de nos dimanches théâtre au Grand Rex Theatre.
À l’époque, j’entendais mon père écrire politique et se plaindre du chaos dans lequel était plongé le pays. Il était toujours là, penché sur sa machine à écrire, à taper ses lettres ouvertes qu’il envoyait à Monsieur X et Y. Aujourd’hui, des années plus tard, je suis en exil, sans doute en partie à cause de ce chaos dont il n’arrêtait pas de se plaindre.
Puis, un jour, j’ai appris le pillage de la Bibliothèque nationale, ensuite les cendres de l’hôtel Oloffson, berceau de mon enfance, et le Montcel parti en fumée, mais pire, ce soir sur Arte FR, j’ai vu un documentaire où l’on parlait du Rex. Le grand Rex Theatre, monument de théâtre, effigie du spectacle, était devenu camp de réfugiés, camp de déplacés.
C’est tragique qu’on en soit arrivé là.
Ce sont des déplacés, chassés de leurs maisons incendiées par des bandits, poussés hors de leurs quartiers par la peur et le feu. Ils n’ont pas choisi ces murs ; ils s’y sont réfugiés parce que tout le reste leur a été arraché.
Rex, toi qui m’as vu faire la moue aux épisodes de Jésifra, car mon rire d’enfant allait plutôt vers Louis de Funès, Mister Bean, Astérix et Mushroom de Mulan, et avec ma sœur on s’efforçait d’être happy. Je comprends qu’on voulait juste nous rattacher à cette culture pour laquelle on était béotiens.
Tes murs gardent-ils encore les rires de tes spectateurs ? Les yeux pétillants de bonheur, les petites mains serrées l’une contre l’autre, tenant la main d’une mère ou d’un père à ces rendez-vous amoureux ou entre amis ?
Rex Theatre, penses-tu pouvoir un jour de nouveau exister ? Penses-tu pouvoir faire rire une génération qui aura oublié les séquelles de tes blessures, ou peut-être béotienne de ton existence ?
À toi, Rex, refuge de mon adolescence.
À toi, l’Oloffson, maison de mes week-ends.
À toi, Montcel, berceau de mes penchants littéraires.
À tous ces édifices brûlés et disparus.
Ma plume dessinera jusqu’à l’écorchement les souvenances de ces années vertes.
Cherline Ades
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