Après le dernier scandale qui a outrageusement secoué l’univers littéraire, le célèbre prix Goncourt, décerné chaque année par l’Académie Goncourt, reste finalement en France. Adepte ou non de littérature, un soupçon de l’affaire Thélyson Orélien a certainement dû effleurer votre regard. Son œuvre, C’était ça ou mourir, accueillie à sa parution par un concert d’éloges et tout autre champ lexical de l’éblouissement, s’est retrouvée, en l’espace d’une publication sur X, dans la fosse aux doutes et aux suspicions. Un compte anonyme, baptisé Balance ton Claude, a lancé la polémique en accusant l’auteur d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour rédiger son roman.
L’allégation n’a pas tardé à franchir les frontières. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt annonçait le retrait du livre de sa première sélection. Dans son communiqué, elle évoquait notamment des plagiats attribués à l’auteur ainsi que des analyses convergentes laissant entendre que le roman serait, « selon toute vraisemblance », très largement le produit d’une intelligence artificielle. Une décision qui a précipité Thélyson Orélien, jusque-là porté par le succès de son premier roman, dans une controverse qui allait largement dépasser les frontières françaises. Corriere della Sera, The Times, El País et d’autres médias internationaux se sont emparés de cette affaire. Le nom de cet auteur québécois d’origine haïtienne s’est ainsi retrouvé au centre d’un débat qui ne concernait plus seulement un livre, mais la crédibilité même de son processus de création.
L’ampleur de cette affaire a fait surgir de grandes interrogations auxquelles les érudits de la littérature, dans la presse comme sur les réseaux, peinaient encore à apporter des réponses. Quel avenir pour la littérature dans cette mutation technologique qui semble presque prendre forme humaine ? L’intelligence artificielle remplacera-t-elle les livres, l’art de l’écriture et l’imaginaire ? En quelques jours, l’auteur est passé de la coqueluche d’une partie du monde littéraire à une figure controversée, prise dans un tourbillon de soupçons, de critiques et d’attaques personnelles. À la lecture des commentaires qui ont fleuri sur les réseaux, son écriture, jugée par certains internautes trop lisse, quelque peu artificielle, a elle aussi été passée au crible. La polémique a même donné lieu à des attaques visant son origine haïtienne, tandis que l’auteur dénonçait les menaces et le harcèlement dont il faisait l’objet.
Après plusieurs semaines de silence, Thélyson Orélien a finalement pris la parole le 13 octobre. Dans une déclaration transmise à plusieurs médias, il a rejeté les accusations selon lesquelles l’intelligence artificielle aurait écrit son roman. Il a néanmoins reconnu des plagiats commis dans des textes antérieurs, qu’il a qualifiés d’« erreurs inacceptables ». Cette distinction, essentielle, n’a cependant pas suffi à éteindre l’incendie. L’affaire avait déjà dépassé le stade d’une simple querelle littéraire : elle mettait désormais en jeu la confiance entre l’écrivain, son éditeur et ses lecteurs.
Le roman avait pourtant connu un succès commercial considérable. L’ouvrage s’est écoulé, du lundi 21 (jour de la première accusation publique) au dimanche 27 septembre 2026, à 18 256 exemplaires, devenant le roman le plus vendu aujourd’hui en France, selon les chiffres de l’institut GfK. Mais le succès en librairie ne pouvait manifestement pas suffire à dissiper les interrogations. Le 21 octobre, les Éditions du Boréal, maison québécoise ayant publié l’ouvrage, annonçaient la fin de leur relation professionnelle avec l’auteur. Après avoir rassemblé les différentes versions de travail du roman et commandé une analyse externe, l’éditeur déclarait avoir découvert des traces de balises d’intelligence artificielle dans les métadonnées de certains documents. Il précisait toutefois ignorer dans quelle mesure l’IA avait été utilisée dans la création du livre et reconnaissait qu’aucune réponse définitive ne serait peut-être jamais obtenue. La maison annonçait également qu’elle ne réimprimerait pas le roman et ne publierait plus d’autres livres de Thélyson Orélien.
Cette rupture éditoriale venait ainsi donner une nouvelle dimension à une affaire déjà considérable. L’auteur, qui avait auparavant bénéficié du soutien de sa maison d’édition, se retrouvait désormais confronté à une mise en cause de son processus de création par ceux-là mêmes qui avaient accompagné la publication de son ouvrage. L’affaire ne se résumait donc plus à une accusation lancée sur les réseaux sociaux : elle prenait désormais corps dans une décision éditoriale officielle.
Dans ce climat de crispation, une autre initiative littéraire a néanmoins vu le jour : le prix Pascal, destiné à récompenser une œuvre créée en collaboration avec l’intelligence artificielle. Annoncé à la mi-octobre par trois entrepreneurs, Philippe Rodriguez, Albin Serviant et Gilles Mentré, ce prix entend ouvrir un espace de reconnaissance à une forme d’écriture hybride. Son projet avait commencé à germer au printemps, avant même que l’affaire Orélien ne prenne toute son ampleur. Il n’en demeure pas moins que cette polémique a contribué à placer la question de l’IA au cœur des débats littéraires. Les candidatures de cette première édition sont ouvertes depuis le 20 octobre et doivent être clôturées à la fin du mois de novembre.
Si l’affaire Thélyson Orélien aura durablement marqué cette rentrée littéraire, elle aura surtout mis à nu les tensions qui traversent aujourd’hui le monde de l’édition. Entre l’exigence d’authenticité, la liberté de création et l’irruption de nouveaux outils technologiques, la littérature se retrouve face à une frontière dont les contours restent encore à définir. Faut-il condamner toute assistance algorithmique ? À partir de quel moment l’outil devient-il coauteur ? Et surtout, comment préserver la singularité de la voix humaine sans faire abstraction des mutations de son époque ?
Ce mardi 3 novembre, l’Académie Goncourt a finalement décerné son prix à Philippe Jaenada pour L’Inconnue du quai de Javel, publié chez Flammarion. Loin d’être un inconnu de la sphère littéraire française, l’écrivain s’était déjà illustré par plusieurs distinctions : le prix de Flore en 1997 pour son premier roman, Le Chameau sauvage, puis le prix Femina en 2017 pour La Serpe.
Ainsi s’achève, du moins pour cette année, le feuilleton du Goncourt. Si Thélyson Orélien aura perdu en un coup de tweet sa crédibilité d’auteur et d’écrivain, il restera aussi, malgré lui, le précurseur involontaire de l’écriture avec l’IA. Et quant au prix Goncourt , bien évidemment, il reste à Paris !
Cherline Ades.
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