En 2024, Gaël Faye met en musique le poème “Seuls et vaincus” de Christiane Taubira. Accompagné de Melissa Laveaux, il transforme une parole politique en traversée musicale qui résonne profondément avec la mémoire haïtienne et le cri historique de la liberté.
Seuls et vaincus : des îles qui refusent de se taire
« Vous finirez seuls et vaincus… »
À première vue, la phrase paraît simple. Presque sèche.
Mais elle est composée de silences, d’Histoire et de résistance.
Et lorsqu’elle se prolonge
« Car invincible est notre ardeur / Et si ardent notre présent, incandescent notre avenir » —
elle cesse d’être une simple formule. Elle devient souffle. Elle devient défi.
Ces mots, prononcés par Christiane Taubira, ne sont pas une menace.
Ils sont une prophétie morale.
Une mise en garde adressée à ceux qui refusent d’écouter les peuples, les îles, les exilés.
Car on ne reste jamais impunément sourd à la mémoire.
Christiane Taubira, femme de Guyane, héritière des terres marquées par l’esclavage, l’arrachement, la créolisation, porte une parole qui dépasse la politique. Sa voix est celle des rives atlantiques, des peuples traversés par l’Histoire coloniale, des langues qu’on a voulu faire taire mais qui ont survécu dans le chant, dans la poésie, dans le souffle. Juriste, ancienne garde des Sceaux, figure majeure de la loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Ce poème naît après avoir traversé l’hostilité, les caricatures, les attaques. Il est une réponse digne. Une réponse littéraire.
« Seuls et vaincus » n’est pas qu’une formule.
C’est l’écho d’un passé qui insiste.

Une traversée d’îlot en îlot
En 2024, Gaël Faye reprend ce poème et le transforme en chanson. Quand Gaël Faye s’empare de ces mots et les transforme en poème musical, il ne les répète pas : il les habite.
Et il nous rappelle que
« longue, longue est la mémoire / Des pieds, des peaux, des au revoirs et de ces temps itinérants ».
Dans “Seuls et vaincus”, il y a cette manière si particulière qu’a Gaël Faye de faire danser la douleur avec la douceur. Né au Burundi, grandi entre l’Afrique et la France, il connaît la fracture des appartenances. Son écriture est toujours une traversée — d’un pays à l’autre, d’une mémoire à l’autre.
Les paroles ne racontent pas simplement une histoire :
elles circulent.
D’îlot en îlot.
D’exil en exil.
De société en société.
Et lorsque le texte murmure
« Grâce à la tendresse qui survit à c’passé simple et composé »,
il transforme la grammaire en mémoire vivante. Le passé n’est plus un temps figé : il est une cicatrice, mais aussi une douceur persistante.
On y entend les silences imposés, les révoltes étouffées, les identités morcelées.
Mais on y entend aussi la dignité.
Et puis, il y a Melissa Laveaux.

Haïti en contre-chant
Artiste haïtiano-canadienne, Melissa Laveaux apporte à la chanson une texture différente. Sa voix n’accompagne pas : elle dialogue. Elle convoque Haïti — non pas comme décor exotique, mais comme matrice historique, comme un rappel discret mais puissant : Haïti reste le cri inaugural de la liberté noire moderne.
Car oui,
« longue, longue est la mémoire » aussi pour cette île.
Haïti, première république noire indépendante.
Haïti, née d’une révolution d’esclaves.
Haïti, souvent punie pour avoir osé être libre.
Et quand résonne
« De ces vies qui têtues s’enlacent, de ces amours qui ne se lassent / Même lacérées de se hisser à la cime des songeries »,
On entend l’obstination haïtienne. Lacérée par l’Histoire, mais debout. Blessée, mais créatrice.
Elle parle à cette île qui fut la première à renverser l’ordre colonial.
Elle parle à ce peuple qui a payé le prix de sa liberté.
Elle parle à cette diaspora qui continue de porter le pays en elle.
Et lorsque le texte murmure
« De ces vies qui têtues s’enlacent, de ces amours qui ne se lassent »,
on peut y entendre une obstination plus large : celle des peuples qui refusent de disparaître du récit.
Dans cette collaboration, le pont devient évident :
Guyane, Burundi, Haïti — des territoires marqués par la colonisation, par la violence politique, par les départs forcés… mais aussi par une créativité indomptable.
La musique devient alors un archipel.
Chaque voix est une île.
Chaque île refuse la noyade.
Des mots qui crient pour les non-écoutés
Il y a, dans “Seuls et vaincus”, quelque chose de l’ordre du rappel.
Un rappel que les peuples qu’on exile, qu’on invisibilise, qu’on réduit à des marges, finissent toujours par revenir dans le récit.
Et surtout, que
« Où devisant et divisant vous créez un monde en noir et blanc »
ne peut être une finalité.
Les mots de Taubira, repris, réinterprétés, réincarnés, deviennent une traversée. Ils quittent l’hémicycle politique pour entrer dans la sphère sensible. Là où la musique permet ce que le discours seul ne peut pas : faire ressentir.
Gaël Faye ne déclame pas, il transmet.
Melissa Laveaux ne souligne pas, elle élargit.
Et ensemble, ils nous obligent à écouter autrement.
Seuls… ou reliés ?
Peut-être que la véritable force de cette œuvre réside là :
elle retourne la menace.
Car ceux qui refusent d’entendre les mémoires blessées finiront seuls.
Mais ceux qui savent que
« invincible est notre ardeur »
ne peuvent être vaincus.
Ils construisent des ponts.
Entre les rives de l’Atlantique.
Entre les générations.
Entre les langues créoles et le français.
Entre la politique et la poésie.
“Seuls et vaincus” n’est pas une condamnation.
C’est une invitation à choisir son camp :
celui du silence… ou celui de l’écoute.
Soraya Ades.
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